HARO SUR L’ANGLO-AMÉRICAIN ? (suite)

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HARO SUR L’ANGLO-AMÉRICAIN ? (suite)

Message  Quichotte le Ven 3 Avr - 9:09

HARO SUR L’ANGLO-AMÉRICAIN ? (suite)

par Robert Massart

Suite de l’article qui paraît au mois d'avril dans « Français 2000 », la revue de l'Association des professeurs de français de la CFWB.

L’heure a peut-être sonné de rendre aux francophones, et surtout aux jeunes, le réflexe et le goût de parler leur langue. La première question, c’est de savoir comment y arriver. D’après moi, en agissant d’abord sur leur environnement quotidien. Nous déplorons l’indigence du vocabulaire de nos élèves, mais avons-nous conscience que partout autour d’eux, dans les médias, dans la rue, dans la publicité, au cinéma et à la télé, une part énorme des messages qu’ils captent à tout moment ne leur sont pas adressés dans leur langue maternelle ? En guise de BD aussi, où beaucoup de jeunes n’ont à leur disposition que des sortes de mangas avec un texte français frisant le zéro absolu.

L’expression « de mon temps » n’est pas ma préférée, pourtant c’est en lisant les aventures de Spirou, de Tintin et, un peu plus tard, celles d’Astérix, que je me suis forgé très tôt les bases d’un vocabulaire abondant, varié et même assez savant. Autrefois aussi, la chanson française était un excellent véhicule des richesses de la langue, même si son registre était plutôt familier ou populaire. Quelle est encore la part de chanson française que diffusent maintenant nos ondes francophones ?

Ensuite en rendant à la langue française son prestige aux yeux des plus jeunes. Pour cela il faudrait redynamiser la créativité en français pour augmenter sa visibilité partout. On l’a déjà vérifié, dans certains quartiers de Bruxelles plus aucun magasin n'a son enseigne en français et presque tout ce qui se fait de nouveau en publicité ou en dénomination commerciale est en train de « filer à l’anglaise ». Dans de telles conditions, comment le français pourrait-il attirer les jeunes, et eux, comment pourraient-ils le trouver branché s’ils ne le voient jamais autour d’eux et si tout leur univers culturel fait référence à l’anglais ?

En dépit du tableau que je viens de brosser, la fureur anglomaniaque (2) n’est pas totalement irrésistible. L’exemple du Québec a déjà suffi à le montrer. Dans cette partie du Canada, une politique linguistique volontariste a pu redresser une situation qui paraissait compromise.

Tout n’est pas gagné, mais le Québec a au moins prouvé que c’était possible. En Belgique aussi, nous pourrions le faire, en Wallonie, certainement, région unilingue française, et même à Bruxelles, en dépit des difficultés inhérentes à son statut bicommunautaire.

Encore une fois, est-ce de l’étroitesse d’esprit que de vouloir employer une langue non bâtarde, constituée de mots forgés selon ses normes, ses règles propres, correspondant à ses modèles de prononciation et aux habitudes de son système graphique?
Que l’on ne m’accuse pas de prôner une quelconque purification linguistique, il s’agirait plutôt d’écologie de la langue. On sait bien que les langues n’arrêtent pas de s’échanger certains de leurs mots, c’est naturel, et le français a toujours fait comme les autres. A l’époque de la Renaissance, l’Italie était le pays à la mode, tout ce qui venait de l’autre côté des Alpes était « tendance » : la nouvelle peinture, les vêtements, l’architecture, et la langue elle-même. De cette période nous avons gardé des centaines de vocables qui ont vraiment enrichi notre lexique, mais cela dit, qui reconnaîtrait encore la touche italienne dans salon, façade, douche, alarme, banqueroute, ballon, dessin, solfège ? Ces mots se sont acclimatés, ils se sont assimilés à l’orthographe et à la prononciation françaises qu’ils ne heurtent pas du tout comme peuvent le faire des termes anglais tels que « car jacking », « outsider », « rough wear » ou « rewriting », par exemple, ou le fameux « chat » qu’il faudrait au moins écrire

« tchat » pour lever toute ambiguïté miaulante ou geluckienne. Il n’y a pas si longtemps, les mots anglais que le français accueillait s’acclimataient aussi par la prononciation et la forme graphique, il suffit de penser à paquebot (packet boat), à chèque (check) ou à bouledogue (bull dog). Ce n’est plus le cas maintenant, ces mots arrivent trop vite et en trop grand nombre, et comme ils arrivent surtout par l’écriture, les transformations phonétiques n’ont plus le temps de s’opérer. C’est toute la différence entre l’installation tranquille de quelques immigrés et une invasion agressive. D’autre part, ce qui inquiète et indispose, c’est non seulement l’arrivée massive de mots anglais, mais aussi leur quasi monopole ; naguère, le français empruntait encore à l’espagnol, au turc, à l’arabe, à présent, à part un malheureux "feng shui", venu de Chine, l’anglo-américain ne connait plus de concurrence !

Avant de conclure, j’aimerais proposer quelques pistes qui déboucheront peut-être sur l’une ou l’autre activité didactique.

Que les anglicismes gênent ou non, il faut surtout que tout le monde se comprenne, la communication demeurant la principale raison d’être d’une langue. Par conséquent, le professeur de langue maternelle pourrait aussi envisager le franglais quand il travaille sur le vocabulaire ; il pourrait montrer notamment à ses élèves que les mots anglais qu’ils entendent ou qu’ils emploient sont presque toujours remplaçables car ils possèdent leurs équivalents en français. Depuis des années, la Commission générale de terminologie et de néologie (3), à laquelle s’est associée l’Académie française, crée des listes de mots nouveaux qui servent à couvrir les besoins nouveaux, à remédier au laisser-faire linguistique et propose des termes de facture française comme substituts aux emprunts étrangers. Par exemple, c’est de là que nous viennent ces mots qui nous paraissent aujourd’hui tout ce qu’il y a de plus courants : logiciel, puce, baladeur, covoiturage, navigateur, remue-méninges, et bien d’autres encore dans tous les domaines de l’activité moderne. En France, une fois publiés dans le Journal officiel, ces termes deviennent obligatoires dans l’usage administratif.

Montrons-leur que le français peut faire mieux que l’anglo-américain, dans des domaines de pointe : le mot ordinateur a facilement et avantageusement remplacé computer, d’autres langues nous l’ont d’ailleurs emprunté, comme l’espagnol, et, toujours dans le même domaine, c’est le Français Philippe Dreyfus qui a inventé en 1962 le terme informatique pour lesquels l’anglo-américain n’a toujours pas d’équivalent précis (data processing, information technology, etc.)

Faisons-leur voir également qu’il existe aussi des pseudo-anglicismes, des créations lexicales qui n’ont que l’apparence de l’anglais et que les anglophones ne connaissent pas du tout (4), comme « zapper », faire le « forcing », ou le « brushing », que les Anglais appellent un « blow-dry ». Quoi de plus navrant pour une francophone qui demanderait, dans un salon de coiffure londonien ou new-yorkais, qu’on lui fasse un brushing, et qui ne susciterait que de la perplexité, alors qu’elle s’imaginerait parler la langue du cru ?

Enfin, mettons l’accent sur l’un des défauts du franglais : la polysémie. La plupart des mots empruntés à l’anglais ont plusieurs sens, alors que le français propose, pour le même concept, une grande série de termes spécialisés et nuancés. L’emploi de ces mots « fourre-tout » fait que le recours aux anglicismes génère dans la communication beaucoup d’ambiguïté et d’imprécision. C’est un défaut, bien entendu, mais c’est aussi un avantage pour ceux qui entendent profiter de ce flou.

Robert Massart

NOTES ET ELEMENTS DE BIBLIOGRAPHIE


(1) René Etiemble, Parlez-vous franglais ?, Gallimard, 1964. Coll. « Idées », n° 40.
(2) ibidem, édition 1973, page 65.
(3) site sur la toile : http://www.culture.gouv.fr/ cuture/ dglf
(4) Il existe aussi des pseudo-anglicismes belges, créés en Belgique et qui n’existent que chez nous. Fancy fair et taximan sont parmi les plus caractéristiques.

Joseph Boly, Chasse aux anglicismes, Louis Musin, 1974.
M. Lenoble-Pinson, Anglicismes et substituts français, Duculot, 1991.
M. Lenoble-Pinson, LÕanglicisation de Bruxelles.Le franglais, dans
Images de la ville, Bruxelles, U.L.B., 1986, pp. 156-159.
H. Walter, Le français dans tous les sens, Paris, Robert Laffont, 1988.
Français 2000, la revue de l’abpf. N° 147-148, septembre 1995, Le Lexique, voyage à travers les mots.
Le français en Belgique. Une langue, une communauté, sous la direction de D. Blampain, A. Goosse, J.-M. Klinkenberg, M. Wilmet, Duculot, 1997.

NB : ce texte applique les simplifications orthographiques de 1990.
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Quichotte

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