III. Algérie, quand tu me tiens… (nouvelle version-longue)

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III. Algérie, quand tu me tiens… (nouvelle version-longue)

Message  Quichotte le Dim 27 Aoû - 12:45

Je viens de sortir de l'Université Libre de Bruxelles où j’ai fait le Droit. Je dois faire mon service militaire ! Comme je n’en ai vraiment, mais alors vraiment, aucune envie, je choisis d’opter pour un service civil à l’étranger. Partir. Vivre dans un autre pays, faire cette expérience. Mais dans quel pays ? Mon voyage jusqu’en Afghanistan et tout ce que j’y ai vécu oriente mes choix vers des pays plutôt musulmans ou «arabisants». L’Iran me tenterait bien, la Tunisie et l’Algérie également. Et pourquoi pas aussi la Turquie ? J’ai aussi envie de servir à quelque chose, d’être utile. Après avoir envoyé ma candidature pour ces différents pays, seule l’Algérie me répond favorablement. Rendez-vous est donc pris à l’ambassade, avenue Molière.

Dans un grand salon, je me trouve face à une commission de sélection venue spécialement d’Alger. Les membres sont quatre ou cinq. Très sérieux. «Nous pouvons vous proposer un poste de professeur d’anglais ou de mathématique ». Je suis assez surpris ! Cela tourne dans ma tête. « Je préfèrerais l’anglais » dis-je. Mais ayant perçu une certaine hésitation, un des membres me demande si je connais l’anglais ! Panique à bord. Je cherche un soutien autour de moi. Je rencontre le regard de la secrétaire de l’ambassade avec laquelle j’avais sympathisé. D’un léger mouvement de la tête, elle m’encourage à répondre positivement. Donc je réponds : « Oui ! ». Et voilà, c’est dans la poche.
Deux mois plus tard, je pars pour l’Algérie pour enseigner l’anglais. Heureusement, il s’agira d’une première année d’anglais !

Je comprendrai plus tard les raisons de cette alternative assez étonnante.

Après l’indépendance et le départ des français en 1962, presque tous les postes d’enseignants sont vacants. Il y aura d’ailleurs pénurie pendant plusieurs années. Des professeurs vont donc être recrutés un peu partout. D’abord dans les pays francophones, mais aussi dans les pays de l’Est. Le fait de posséder un diplôme universitaire est déjà suffisant en soi, à la limite quelle que soit la matière à enseigner. Pour l’enseignement de l’arabe, les enseignants viennent d’Irak, de Syrie, d’Egypte,… On chuchotera que plusieurs d’entre eux n’ont aucun diplôme. L’un d’eux aurait même été chauffeur de taxi au Caire.

Nous sommes à la mi-septembre. Mon avion décolle de l’aéroport de Zaventem. Une Caravelle. Après le survol de la France et de la Méditerranée, j’entrevoie la côte algérienne par le hublot. Lors de mes nombreux allers-retours, j’aurai souvent cette image impressionnante, chargée d’émotion. L’aéroport de Dar el Beida grouille de monde. Je cherche un bus qui m’emmène à Alger. Je me sens un peu perdu. Arrivé dans le centre, il faut chercher un hôtel pour passer la nuit. Les rues sont très animées. Finalement, j’en trouve un dans une des rues principales, juste au dessus d’un restaurant.

Le lendemain matin, direction la gare. Un petit train à vapeur doit m’emmener à El Khémis, la petite ville où je suis affecté. Le trajet est lent et long. Je découvre les paysages, ils sont très beaux : la plaine de la Mitidja, les montagnes,…
Arrivé à la gare d’El Khémis, je descends du train avec, dans les mains, mes deux valises et un gros sac.
Chargé comme un mulet, j’emprunte la rue principale. Au fur et à mesure que j'avance, il y a de plus en plus de monde. Les gens me regardent passer. Il fait fort chaud. Je découvre peu à peu la ville. Et dire je vais y vivre pendant deux ans !
Presque au bout de cette rue, je trouve enfin un hôtel. Il s’appelle l’«Univers». Tout un programme ! Il y fait fort sombre. C'est presque même sinistre !

J'ai rendez-vous avec l'Inspecteur de l’enseignement, le lendemain. Il s’appelle Mr Yahia. Il me fait visiter l'école où je serai professeur. Les bâtiments sont très vieux, mais juste à côté, de nouveaux sont en construction et ils seront terminés pour la rentrée scolaire prochaine.
J'aurai un logement à la Cité Emir Abdelkader qui se trouve un peu plus loin, en contrebas. Elle est dirigée par un gros monsieur qui a plein d'enfants et qui crie très fort ! On y arrive par un chemin poussiéreux, plein de pierrailles. Au cinquième étage, de la terrasse de mon appartement, la vue sur la plaine du Chélif est superbe. Ce pays inconnu me fait un peu peur.

Les jours suivants, je fais rapidement connaissance avec le «Cheik» Zerhouni (le directeur) et les autres enseignants du Collège Ben Badis : Lavallée, Bardot, Ménard et un «vieux» prof de français, Mr Orretégui. Il me parait vieux, mais c’est sans doute car je n'ai que 23 ans ! En fait, il n'a peut-être que 40 ou 45 ans.
Ils me parlent de la vie ici, ils m'expliquent les classes, les cours, comment cela se passe.

J'aurai environ 200 élèves ! Je suis un peu inquiet car je n’ai pas d’expérience et je ne me suis jamais trouvé face à autant d'élèves !

Première leçon, j'ai fort le trac. Comment cela va-t-il se passer? Il faut utiliser un ancien livre d'anglais qui n'est pas du tout adapté. Plus tard, il y aura un autre livre plus amusant : "Martin and Jillian". Certains s'en souviennent sans doute !
Donc, première leçon : Nr one is a..., Nr two is a... (je ne me rappelle plus) et Nr three is a bee (prononcé Zebee). Eclats de rire dans la classe. Je ne comprends pas. Plus tard, on m'expliquera pourquoi !! Ah! La langue anglaise est bien traître avec ses mots qui ressemblent parfois à certains vilains mots algériens ! Mais moi, je l'ignorais. Le lendemain, pour éviter, par la suite, de mauvaises surprises, j'ai donc appris toutes les expressions vulgaires en algérien !!
Parmi les élèves, je repère rapidement ceux qui sont sérieux et studieux et ceux qui sont dissipés et bavards. Mais dans l’ensemble, ils sont plutôt fort sympathiques. J'y reviendrai plus loin.

Au fil des premiers mois, je m'habitue peu à peu à ma nouvelle vie. Les cours, bien sûr, mais aussi le quotidien. Les magasins, le marché, la nourriture. Je fais ainsi une grande découverte : les légumes changent très fort selon les saisons ! Lorsque c’est la saison des tomates, il n’y a pratiquement que des tomates, la saison des haricots, que des haricots. Il y a aussi des pénuries de certains produits, comme le fromage, les piles,…

En face de l'hôtel Univers, se trouve l'épicerie Chabanne. On y trouve un peu de tout. Un peu plus bas du carrefour avec la route vers Miliana, une jolie petite ville située dans la montagne, il y a un marchand mozabite de couvertures de couleur. J’en achète plusieurs. Elles vont me servir de tentures et de couvre lit. Encore un peu plus bas, se trouve le restaurant, où, au début, je vais souvent manger. Ah ! La "chorba" !
Il y a aussi dans la rue principale, mais plus vers la gare, la librairie où parfois je peux trouver un journal belge, le marchand de meuble Kouidmi où j'ai acheté une belle table ovale en acajou, le salon de thé, le marchand de « gazouz » Belkacem ... Je vois encore tous ces lieux avec précision.
Je vois aussi, près de la petite place, cette grande église en béton transformée en réfectoire. Il y a parfois des projections de films pour les internes. Ces élèves dont les familles habitent dans des villages assez éloignés d’El Khémis.

Mes soirées, je les passe à préparer les cours du lendemain. Parfois, je suis invité à manger chez l'un ou l'autre coopérant français avec lesquels j'ai sympathisé, par exemple les «de Frémont » et les «Picon». Ils se moquent parfois de mon accent et de certaines expressions typiquement «belges» ! Pour son boulot, Bernard Picon passe ses journées à creuser des trous un peu partout dans la plaine de Chélif...! C'est d'abord assez surprenant. Par après, il m’expliquera !

Pour le faire ménage et le repas du midi, j’aurais vite une femme de ménage. Il est vrai que dès qu’un nouveau arrive, toutes sonnent à la porte pour être engagées. Parfois, je la croise en ville. Comme la plupart des femmes portent un voile blanc, j’ai du mal à la reconnaître. Alors, j’ai trouvé un truc : Je la repère par ses chaussures !
Un soir, en rentrant de l’école, je découvre qu’elle a utilisé mon rasoir électrique…!

Parfois je vais au cinéma. Il y a deux salles. Les films changent chaque semaine. Ils sont souvent pleins. Durant les séances, les spectateurs réagissent bruyamment à certaines scènes projetées. Je ne suis vraiment pas habitué !

J'écoute aussi souvent à la radio, la chaîne "Alger 3", un programme en français qui passe de la chanson, avec aussi ses célèbres émissions de dédicaces ! Un jour, j’en entends une qui m’est adressée. Elle vient de mes élèves !

Un soir, j’entends un long grondement sourd, puis les volets de la chambre commencent à trembler. Le voisin frappe à la porte et me crie de descendre très vite les escaliers ! Plus de peur que de mal. Il est vrai que 15 ans auparavant toute la ville d’El Asnam, située à 80 km de là, avait été entièrement détruite par un tremblement de terre. D’ailleurs, elle le sera à nouveau à la fin des années 90. Le lendemain, j’apprends que l’autre belge, originaire du fin fond des Ardennes et professeur au collège agricole, pris de panique, s’était engouffré dans sa grosse Mercédès après l’avoir bourré de provisions. Il s’était enfui dans la montagne par la route de Miliana !

Certains jours, l’atmosphère de la grande ville avec son animation et ses magasins me manque. Alors, je me rends à Alger. D’abord, le col du Kandek, un ou deux tunnels creusés dans la montagne, quelques tournants, puis la plaine. La route est pleine de nids de poule ! C’est super pour les amortisseurs !
Enfin, Alger, surnommée la Blanche. Une très belle ville ! L’occasion de se promener, d’aller au restaurant, d’acheter du jambon et une côte de «halouf » (porc) !!

Mais, malgré tout, en ce début de première année, je ressens souvent le "manque" de Bruxelles et de certains amis. Si bien, qu'aux premières vacances, celles de Noël, je prends l'avion pour rentrer en Belgique. L’aéroport de Dar el Beida. La grande salle noire de monde. L’avion décolle.

A Bruxelles, je me sens un peu perdu. Tout va si vite. Le stress. Et puis, tous ces magasins débordant de marchandises, cette publicité envahissante, tout ce luxe, cette consommation effrénée… Cela m’écoeure. Bien sûr, au début de mon séjour à El Khémis, j’étais parfois frustré par certaines privations, mais peu à peu je m’y étais habitué. Je me rends compte que, tout compte fait, plein de choses ne me sont pas indispensables. J’ai découvert de nouvelles valeurs plus importantes à mes yeux : les relations, prendre le temps, être satisfait avec ce que j’ai et ce que je vis…Depuis lors, je n’ai plus jamais été un «Consommateur». Je ne prends aucun plaisir à « acheter » !


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ALGERIE (SUITE)

Message  Quichotte le Dim 27 Aoû - 12:48

A mon retour, je me sens déjà «entre deux». D’un côté, l’Algérie, mon nouveau pays d’adoption et de l’autre, la Belgique où j’ai grandi et ai étudié.
Durant les mois qui suivront, je me sentirai de mieux en mieux en Algérie. Autant en Belgique, j’ai l’impression que tout est acquis, autant ici, tout est à construire. Et le gouvernement algérien déploie tous ses moyens pour essayer d’y arriver.
J’aime de plus en plus ce pays et la façon d’y vivre. Elle devient un peu ma seconde patrie !

A l’école, je sympathise avec des collègues algériens, Rachid Benaziza, Maamar Beghdad et le prof de math, Mohamed Bessakria qui vient de Ain Defla. Ils deviennent peu à peu des amis. Je me rappelle d’une virée mémorable en voiture avec eux à Oran. C’est que la deuxième année, j’avais ramené de Belgique une vieille Volkswagen Coccinelle de couleur jaune. Elle ne passait pas inaperçue ! Elle me permettra après de découvrir ce merveilleux pays : Ghardaia, la Kabylie, Biskra et les Aurès. Je me souviens avoir été bloqué par un vent de sable, je ne sais plus très bien où, sans doute au sud de Biskra, El Oued ?

Durant la période du Ramadan qui tombe, à cette époque-là, en été, j’entends chaque jour les sirènes. Elles annoncent la fin du jeûne. La première fois, je suis fort surpris : tout le monde se presse, commence à courir dans les rues. Puis, la ville est, tout d’un coup, complètement vide et silencieuse.
Lors de la fête du mouton, c’est la stupéfaction lorsque je découvre que des moutons sont égorgés juste en bas de mon immeuble.

La Cité, où la majorité des coopérants habitent, est composée de trois grands HLM hauts de cinq étages, sans ascenseur. Elle a été construite par les français pour y loger les CRS. On l’appelle d’ailleurs encore « La Cité CRS ».
La distribution d’eau y est irrégulière, parfois, seulement quelques heures par jour. Logeant au cinquième, la première année, il me faut souvent beaucoup de courage pour monter les victuailles, surtout les bacs d’eau minérale et de bière. Et en été, je ne vous dis pas ! A cette époque de l’année, durant les grosses chaleurs, l’atmosphère est suffocante, principalement lorsque souffle le vent qui vient du désert. Il est chargé de sable. On est obligé de fermer les fenêtres. Sinon, le système est d’ouvrir les fenêtres durant la nuit pour que l’air frais puisse pénétrer dans l’appartement et ensuite les refermer, en même temps que les volets, durant la journée.

Certaines nuits, il est très difficile de dormir. Alors j’ai trouvé un truc : Chaque fois que je me réveille à cause de la chaleur, je vais me plonger dans la mini baignoire que je n’ai pas oubliée de remplir d’eau durant les bonnes heures. Ensuite, je me recouche tout mouillé et j’essaye de me rendormir avant d’avoir séché !!
Il y a aussi d’autres désagréments dans la Cité. Les cafards. Surtout la nuit. Ils courent dans tous les sens sur le sol en faisant un petit bruit bien désagréable. Pour éviter qu’ils ne grimpent dans le lit, j’ai mis des journaux sous chaque pied. C’est efficace, mais lorsqu’ils courent dessus, le bruit augmente !
Dans la cage d’escaliers, je croise parfois aussi un rat ! Mais de tout cela, je m’habitue assez vite !

Pendant les jours de congé, je visite parfois les environs d’El Khémis : Le barrage du Ghrib où on peut faire de super pique-niques, Miliana, aux pieds de la montagne du Zaccar,...
Je me rappelle que dans les champs, le long de la route vers Médéa, je crois, on pouvait trouver de très belles huîtres fossilisées. Y en a-t-il encore ?

Question voyages, il y a aussi ceux, moins agréables, à El Asnam, le chef lieu de la Willaya, pour surveiller les épreuves du bac ou pour obtenir les visas de sortie du pays. Parfois j’étais obligé d’y retourner le lendemain car le seul fonctionnaire qui pouvait mettre le cachet ad hoc était absent ce jour-là.

En hiver, le temps est un peu comme en Belgique, il fait humide, il pleut, il fait froid, parfois même il neige. Et le petit chauffage au gaz de l’appartement ne suffit pas. Le sommet du Zaccar reste tout blanc pendant des semaines. Régulièrement, il y a des inondations.

Quand viennent les beaux jours, il y a Tipaza que l’on peut atteindre par la fort belle route qui passe par Hammam Riga… Le cadre de ses ruines romaines est une merveille avec cette vue sur le Chenoua décrite par Albert Camus ! Il y a aussi une très belle plage où des gosses essayent de vendre des poteries. D’ailleurs, j’ai toujours, ici à Bruxelles, des photos des ruines de Tipaza sur les murs de mon salon et des poteries sur la cheminée !

En classe, ce n’est pas toujours facile. Les élèves sont souvent bruyants ! Il est vrai que, pour certains d’entre eux, rester assis pendant des heures à devoir écouter des choses qui ne les intéressent pas nécessairement, ce n’est pas évident. Ils sont donc parfois très agités et bavards. J’avoue que je ne suis pas sévère et que je n’ai pas beaucoup d’autorité. Sans doute, suis-je un peu trop gentil !

Parfois, lorsqu’ il y a trop de chahut dans une classe, le surveillant général fait sortir tous les élèves dans la cour. Placés les uns à côté des autres, chacun tend les mains, les paumes tournées vers le haut. Il commence alors à frapper avec sa règle. Les innocents comme les coupables doivent subir le châtiment. Les élèves rentrent ensuite dans la classe en se frottant les mains meurtries par les coups. Une affreuse méthode disciplinaire qui date d’un autre âge. Un souvenir marquant et douloureux.

Fort de mon expérience théâtrale, j’ai envie de proposer, à ceux qui le désirent, de travailler l’une ou l’autre petites scènes de Molière. Le directeur est d’accord. C’est une chouette idée, mais elle se révèlera vite tout à fait irréaliste. Molière !! C’est tellement étranger à eux, beaucoup trop. Pourquoi n’y avais-je pas pensé ?

Pour l’organisation des cours, c’est un véritable casse tête. Comme il y a pénurie de locaux, une même classe doit être occupée alternativement par plusieurs groupes d’élèves différents. Par conséquent, ils n’ont qu’un horaire réduit.

Parmi mes élèves, je me rappelle surtout de ceux que j'ai conservés pendant les deux années. Il y a surtout les bons, mais aussi ceux qui se sont fait remarquer d’une façon ou l’autre. En voici quelques uns : Mohammed Ouali, Youcef Maghraoui, Mahfoud Yamouni, Les frères Benbrik, Ahmed Kebaïli, Mustapha Mehabi, Abderrahmane Boudoumi, Brahim Cherfaoui, Chehat, Ali Nasri, Trikaoui,…
J’ai repris mon vieux carnet de notes du cours d’anglais, mais je m’y perds un peu. Il y a tellement de noms ! Petite anecdote: Certains m’ont surnommé «Boualem» faisant référence à «Muylem». Cela sonne plus algérien !

Puis, petit à petit, lentement mais sûrement, mon séjour à El Khémis arrive bientôt à sa fin. Au bout de ces deux années, je n'ai pas du tout envie de retourner en Belgique. Je resterais bien encore quelques temps. Pourtant, je me dis que ma future vie, c’est, malgré tout, à Bruxelles que je dois la faire. Alors, comme je ne parviens pas à quitter ce pays, je décide de ne repartir que le plus tard possible et d’y rester tout l'été. Finalement, c’est avec beaucoup de regrets que je quitterai l'Algérie, juste la veille de la rentrée scolaire de mi-septembre.
L'année suivante, la nostalgie de l’Algérie est telle que j’y retourne pour des vacances pendant tout le mois de juin. J’y retrouve avec énormément de plaisir le pays ainsi que mes amis algériens et français. C’est vrai : Je suis chez moi !

La réadaptation à la Belgique est très difficile, d’ailleurs, elle durera plusieurs années.
Pendant un certain temps, des contacts épistolaires sont entretenus avec certains anciens élèves et des amis d’El Khémis.

Puis, un jour, quelques années après, j’ai envie de revoir le pays.

En octobre 1976, je décide de faire un voyage éclair d’une semaine. Arrivé à Dar El Beida, je prends un bus jusque Blida où je vois un copain, qui était déjà venu me rendre visite à Bruxelles, ensuite le petit train jusque El Khémis. Je loge chez un autre ami à Djendel, Rachid Benaziza. Après une courte visite chez Mr Macoin, l’ancien curé et le seul français que je connaisse encore, un ancien élève, Zémouri, m’accompagne en train jusqu’à Oran où d’autres anciens élèves poursuivent leurs études : Ouali, Maghraoui, Bel Hadj, Meghatria, Méhabi,… Tous semblent aussi heureux que moi de se retrouver. Mais comme le temps passe vite, je dois revenir à El Khémis où, je m’en souviens très bien, la famille Yamouni m’accueille comme un prince ! Partout, je suis d’ailleurs reçu avec énormément de chaleur. C’est Mahfoud Yamouni qui m’accompagnera ensuite jusqu’à l’aéroport en compagnie d’un autre ancien élève, Ben Mokadem.

Un an après, j’ai la surprise de recevoir à Bruxelles la visite de l’un deux, Youcef Maghraoui. Un de ceux avec lequel j’avais le plus d’affinités. Assis à une terrasse sur la Grand’Place, tandis qu’il regarde déambuler les gens, il me dit : « J’ai l’impression de ne pas être dans la réalité, mais d’être au cinéma et d’assister à la projection d’un film ! ». Je l’emmène aussi voir Bruges. Il repartira ensuite visiter Amsterdam et Londres.

En 1986, je reviendrai encore passer quelques jours en Algérie. Un séjour nostalgique à Tipasa. Une visite à El Khémis. L’occasion de retrouver encore avec beaucoup de plaisir certaines anciennes connaissances et d’apprendre, également avec plaisir, que nombre de mes anciens élèves a fait de solides études. Certains sont devenus ingénieur, professeur, médecin, juge, avocat,…! Lorsque j’en rencontre certains, je ressens quelque chose d’étrange. Je vois le visage inconnu d’un adulte de 25-30 ans, et en filigrane, en arrière plan, je revois le visage connu d’un gamin de 15 ans !
Une fois encore, je suis reçu comme un prince, cette fois-ci par la famille Ouali.
A Alger, je ressens comme une certaine agressivité vis-à-vis de l’étranger que je suis. Je ne m’y sens pas bien du tout.

Ensuite…, ce fut le silence…, mises à part les terribles informations et les reportages bouleversants à propos des massacres qui ont lieu dans les années 90 et que je découvre sur les télévisions belges et françaises…

Je constate aujourd’hui que je reste marqué à jamais par ce séjour. La nuit, je rêve encore régulièrement que je me trouve en Algérie ! Je me pose néanmoins une question : Au-delà de cette nostalgie de l’Algérie, n’est-ce pas également la nostalgie d’une jeunesse passée ?
De toutes façons, je les remercie tous, quels qu’ils soient, de m’avoir permis de vivre tout cela.

Ce texte est dédié à la mémoire de YOUCEF MAGHRAOUI.

J’ai appris que mon ancien élève avait été tué, pendant les événements des années 1990, sur la route de Tipasa - Hammam Riga, alors qu’il franchissait un barrage….
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Re: III. Algérie, quand tu me tiens… (nouvelle version-longue)

Message  Michel Van Muylem le Ven 13 Avr - 12:48

Ce récit a été publié en juin 2006 sur le Blog « Affreville – El Khémis , mon amour ». Il a déjà été lu plus de 600 fois et a suscité de nombreuses réactions (voir http://scaff.blog4ever.com/blog/lirarticle-18641-100683.html )

Message reçu en octobre 2006 :

« J'ai lu avec un grand plaisir votre récit sur le blog (Khemis Miliana).
Je me rappelle très bien de votre séjour chez mes parents, j'avais 16 ans. (Note : en 1986)
A l'époque il fallait que je prennes une décision: m'orienter vers les sciences naturelles pour pouvoir faire médecine, ou bien rester en maths et devenir ingénieur, et lors d'une discussion avec vous et mon père, vous m'aviez laissée entendre qu'en occident une femme médecin avait une très bonne place au sein de la société, et donc après de longues réflexions, j'ai décidé de devenir médecin.
Je me rappelle aussi que vous avez téléphoné en 1989 ou 1990 et c'était moi qui vous ai parlé, et depuis on n'a pas eu de vos nouvelles. (…)
Je vis en France depuis dix ans, je travaille en tant que médecin. (…)
Avant de venir en France, j'avais fait en Algérie après mon diplôme de médecin généraliste deux années de chirurgie, (1994 -1996), j'étais à Blida, c'était la période sanglante et donc en 2 ans j'avais appris en chirurgie ce qu'on peut apprendre en 3 ou 4 ans. Je ne sais pas si c'est le hasard ou la malchance qui a fait en sorte que ce soit moi qui ai reçu Y. Maghraoui en urgence à deux heures du matin à l'hôpital de Blida. Cela a été un grand choc pour moi, je n'oublierai jamais son regard...... Après l'avoir opéré avec le chirurgien de garde, le matin je portais la lourde responsabilité d'annoncer à la famille Maghraoui la nouvelle de l'hospitalisation de YM qui était encore en post-opératoire, et donc je me suis dirigée vers l'Université où travaillent mon frère Mohamed et l'oncle de Youcef.
48 h plus tard YM nous a quitté. (Qu'il repose en paix).
La chirurgie représente du passé pour moi, mon arrivée en France m'a fait changer de carrière et je ne regrette rien.
Mon frère que vous avez connu lors de votre séjour chez mes parents, vit à Montréal depuis 4 ans, il a été chargé de cours en mécanique à l'université de Blida, et il a choisi de tout abandonner.
Il y a un peu plus d'un an que j'ai découvert votre site en tapant Soupape (vous aviez signé soupape sur les deux disques que vous aviez offert à mon frère et à moi) sur le moteur de recherche. Cela m'a fait énormément plaisir et je l'ai annoncé à mes parents qui ont été très contents d'avoir trouvé votre trace, mais je n'ai pas osé vous contacter (…) »

Réaction trouvée sur le Blog El Khémis (26/12/2006) :
« Monsieur Boualem, bonjour.
D'après votre lettre, on sent bien la profondeur de vos sentiments sincères... C'est
pourquoi je vous réponds. Je vous connais, Monsieur, parce que vous enseigniez dans la classe d'à côté.
Youcef MAGHRAOUI est mort accidentellement dans un barrage, un soir où il rentrait de Blida où il enseignait à l'université. Ainsi que BANI Benmira (capitaine de l'armée de terre) assassiné lors des événements douloureux qu'a traversé notre pays.
KEBAILI Ahmed (technicien en bâtiment ) est mort par accident de voiture.
METRITER Djillali, marié à une allemande et vivant à Franckfurt est mort lui aussi dans un accident de la voie publique.
BRAHIMI Merouane (technicien en bâtiment) est décédé d’une pathologie sanguine, il y a 4 ans.
NASRI Ali, Houaoui Ahmed et Hamid Tedbirt sont des hauts cadres d'état.
CHEHAT est avocat à Paris.
OUALI Mohamed, Mekhatria Mhamed, Nedjmaoui Belkacem, Ahmed Belkacem enseignent à BLIDA UNIVERSITY.
Les Benbrik sont médecin et dentiste ainsi que Mekhatri Abdellah, Krimi Mohamed, Mohamed el Hadj Mustapha sont des chirurgiens dentistes. Yamouni Mahfoud s'est spécialisé à GRENOBLE et y vit...
A SUIVRE ...
Bonne année 2007.
Je vous souhaite beaucoup de bonheur, joie et prospérité pour l'année 2007. »

Nouvelle réaction sur le Blog (30/3/2007) :
« A Khemis-Miliana celui qui évoque le plus souvent monsieur Van Muylem, appelé chez nous Boualem, est maître Boudoumi Abderrahmane. Et ce jour 26.03.07, j’ai pu le croisé en ville qui m’a mis la puce à l’oreille sur ce fameux Blog que je consulte immédiatement.
Ma surprise fut grande quand j’ai vu l’écrit de mon ancien professeur d’anglais, qui vient de nous nous rajeunir de 35 ans. Je suis un des deux Benbrik évoqués. Je suis l’aîné Ali, les copains m’appellent Aliouat, actuellement je suis dentiste dans le public à la polyclinique d’El-Khemis depuis 1981. Le premier flash qui me revient c’est la superbe et inoubliable journée où vous nous avez pris avec votre Volkswagen Coccinelle de couleur jaune à la plage de Chenoua, moi et le défunt Maghraoui Youssef, et la visite des sites archéologiques de Tipaza ainsi que le déjeuner que vous nous aviez offert.
Ensuite viennent les visites que vous nous accordiez chez vous à la cité Emir Abdelkader où vous nous initiez à la lecture des romans que vous nous prêtiez à volonté tel que James Hadley Chase, San Antonio, Agatha Christie, Pearl Buck etc. Ah ! Les années 70, les journaux illustrés de Blek le roc, Nevada, le cinéma Vox, l’Elysée, le plein air de Lazbeur, les disques 45 et 33 tours de Santana, Mike Brandt, Cloclo, Hughes Aufray, Serge Regianni, Joe Dassin, Gérard Lenorman.
Il y avait les Kerdjidj, les Yahi, Benbarek, Khiter et MAGHRAOUI Youssef qui était considéré comme une lumière dans toutes les disciplines. D’ailleurs, après Ben Badis, il a fait lycée Es Salem d’El Asnam, l’ENSEP d’Oran, ingéniorat en mécanique, service militaire à Cherchell, doctorat 3ème cycle en mathématique statistique, chef de pavillon 14 de maths à Soumaa Blida.
Il mourut accidentellement de trois balles dans le thorax le lundi 28.11.94 à 23h30 à l’hôpital de Blida et fut enterré le mercredi 30.11.94 à 15h 30 et je suis parmi les rares personnes à se recueillir sur sa tombe à Sidi Abdelkader d’El-Khemis.
Il y a Cherfaoui Brahim qui n’est plus de ce monde car après un glium malin (cancer au cerveau) opéré en France revenu au bled avec une trachéotomie a été maintenu en vie pendant 17 longs mois avant de rendre l’âme, que dieu les accueillent dans son vaste paradis.
Voilà Monsieur Boualem, cette réponse et je serai heureux de vous accueillir chez nous si vous le désirez. Sur ce salam. » Ali Benbrik

Sa réponse à mon mail (9/4/2007) :

« Effectivement on ne s'est pas rencontré en 1986. Est-ce l'année où vous avez surpris Boudoumi Aberrahmane qui était à une table de cafétéria au centre ville d'El-Khemis avec votre chemise bleue volée avec quelques disques en vinyles (chansons algériennes en vogues à l'époque) que vous vouliez prendre en souvenir juste avant le départ ?
L'histoire a fait le tour de la ville.
Pour Maghraoui Youcef, j'étais très lié à lui, puisqu'on a été copain d'enfance et de misère, et malgré la bifurcation du cursus des études, lui Al Asnam (chlef actuellement) puis Oran et l'étranger, moi Miliana et Alger on a toujours été ensemble.
Je voudrai vous parler de son enterrement au cimetière de Sidi-Aek. D'habitude n'importe quel observateur vous dira qui on enterre rien qu'à voir le genre de personnes présents. Cette règle a fait défaut ce jour-là, il y avait eu tous les soulards de la ville et ses environs, tous les coranistes (ceux qui apprennent le coran par coeur et le perpétuent dans les soirées funèbres et les mosquées), des intellectuels de l'université de Blida où il donnait des cours, ceux enfin de son quartier ancien et nouveau, sa famille.
La foule était hétérogène et chaque camp revendiquait son appartenance à ce disparu, il a pu rapprocher des antagonistes au cimetière. Il a été aimé de tous et a laissé pas mal de coeurs de femmes meurtris. D'ailleurs on dit qu'il a perdu la vie à cause d'une femme puisqu'il a bradé le couvre-feu pour venir assister à un anniversaire d'une de ses multiples concubines, une divorcée qui l'attendait à El-Khemis pour la nuit. On a pu trouvé le cadeau dans la voiture mitraillée à Boumedfa. Il y a eu début d'enquête de (sa mort accidentelle) mais vite délaissée. Que dieu ait son âme.
Il a été marié officiellement à une seule femme, médecin radiologue de son état, mais a divorcé et n'a jamais laissé d'héritier. Il avait pour devise de ne pas laisser quelqu'un vivre derrière lui ce qu’a lui-même enduré puisque orphelin de père et de mère dès son jeune âge. La suite viendra. Voici une de mes photos. Je vous en enverrai d'autres Inch Allah. »
Ali Benbrik

Ce mercredi 11 avril (Attentats à Alger) A "ali benbrik"
Merci beaucoup pour les photos, mais ce n'est pas le jour de parler de tout cela...
Je ne sais que dire, suis effaré, comme je l'ai été pendant 10 ans en regardant ici la télé, impuissant et révolté. Ah ! Tous ces extrémismes...
Je pense à vous très fort.
A bientôt
Michel

De "ali benbrik"
Salem,
J'ai bien reçu vos messages, j'ai montré votre récente photo à des copains, on pense que vous n'avez pas changé, du moins par rapport à nous. Le climat et les soucis quotidiens y sont pour quelque chose j'en suis sûr. Je ne vais pas penser qu'en Belgique les problèmes sont moindres, mais les années 1990-2000 je ne vous les souhaite pas.
J'ai exercé au pavillon d'urgence de notre ville et j'ai assisté aux horreurs du terrorisme tels que les décapités, les égorgés, les brûlés, les écrasés, les ¼, les moitis d'humains, les torturés à la chignole, ceux qu'on a enlevé leur nez, leur cinquième membre fourré dans leur derrière, énormément de femmes, enfants, nourrissons qu'on a excellé dans leur mutilation, des humains réduits à l'état de cendre. À chaque attentat ou déflagration, je cours au pavillon pour aider. Des sutures au niveau de la bouche, je suis presque devenu chirurgien généraliste. A un s/directeur qui m'a vu suturé un effleuré par balle à l'abdomen et qui a fait la remarque en me voyant à l'ouvre, je lui réponds qu'on vient de me dégrader de chirurgien dentiste à simple chirurgien.
Et cet attentat d'hier vient pour nous les rappeler. J'espère que c'est passager. A très bientôt. Monsieur Michel.
Pour Miliani de Boumedfaa je l'ai perdu de vue, dés que je reçois ses nouvelles je vous ferai signe. »
[b]
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Michel Van Muylem

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CHARFAOUI BRAHIM

Message  BELLEBNA le Sam 15 Mar - 0:04

Bonsoir, je suis un ami à Brahim CHERFAOUI qui était installé à Anvers. La dernière fois que je l'ai eu au téléphone c'était en été (je crois en juillet) 2005 je passais à Alger à destination de Aïn Bessam par Bouira et lui, je pense, qu'il partait en vacances. Depuis je l'ai perdu de vue. Par pur hazard, je tombe sur ce forum et à ma plus grande stupéfaction j'apprends qu'il est décédé est-ce qu'on parle du même Brahim qui était installé en Belgique et qui a fait ses études en France? Je souhaiterai avoir une confirmation ou une infirmation et si c'est le cas je prie Dieu pour qu'il le fasse rentrer dans son paradis car il était bon. C'était un très bon ami; Nous avons fait la même école en france. je suis installé en France, à Roubaix, dans le Nord (un retour)depuis mai 1987 à l'issue de mon service militaire. Je suis de la famille Bellebna de Sig à 52 Kms au sud-est d'Oran. Quelqu'un peut-il me renseigner ? Merci d'avance.

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contact avec quichotte

Message  BESSAKRIA MOHAMED le Lun 30 Juin - 16:10

encore une fois j'ai fait une betise , je ne maitrise pas encore l'utilisation ,enfin cela viendra avec le temps.hier j'ai essayé de t'envoyer 1 message ,je me demande si tu l'as reçu? DE PLUS MON ANCIENNE NE S'OUVRE PLUS 'ai du ouvrir une autre,dont voici l'adresse: medbess@yahoo.fr comme je te l'ai annoncé , j'ai perdu ton message et avec lui ton adresse.J'espere que ce message te parviendra. et ainsi nous retablirons le contact.El-khemis te salue.

BESSAKRIA MOHAMED

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